À NOS ACTES GRATUITS

Une question ne cesse de me tarabuster : pourquoi ce que nous faisons de plus passionnant dans nos vies, de plus important et même parfois de plus utile, se déroule presque toujours très loin des opulences financières, sinon aux confins du carrément fauché ? De l’écrivain qui touche des peccadilles en matière de droits d’auteur et qu’on étudiera peut-être plus tard dans les collèges et les lycées, du peintre maudit à la Van Gogh dont les œuvres ruissèleront d’or après la mort, de l’intermittent du spectacle qui enchante des centaines de passants dans ses représentations de rue pour des clopinettes, du blogueur fou porté aux nues qui ne lâche son clavier que pour aller toucher son RMI, du militant associatif qui secourt le déshérité ou l’opprimé à tour de bras en en partageant bien souvent les infortunes…

Le phénomène de “gratuitisation” galopante impulsée par les échanges sur le web, amplifie le mouvement. J’entendais récemment un responsable d’un de ces nouveaux trépidants médias du net, qui tirent aujourd’hui la bourre aux vieux croutons moribonds et pervertis de la presse officielle, se plaindre de la difficulté ne serait-ce que pour équilibrer ses comptes.

Les éditeurs scolaires s’arrachent les cheveux pour que leurs juteux manuels ne disparaissent pas sous les coups de boutoir des sites où les profs échangent gratuitement leurs propres documents numériques qu’ils vidéo-projettent dans leurs salles de classes. Les multinationales de l’audio et de la vidéo cèdent les unes après les autres face aux trocs peer-to-peer de plus en plus nombreux entre internautes qui se foutent pas mal de ce “droit de propriété”, inventé d’ailleurs par les marchands eux-mêmes, plus pour protéger des intérêts financiers que des auteurs.

Est-ce à dire que nos actes, parce qu’ils sont gratuits, n’ont aucune valeur ? Allez donc dire ça à la mère de famille qui depuis des décennies se coltine à plein temps tous ses mômes avec pour seul salaire des alloc’ riquiqui ! Les œuvres de l’artiste maudit, les pantomimes de l’intermittent de la rue ou d’ailleurs, le travail du militant associatif bénévole, les chroniques des nouveaux médias du web et les billets des blogueurs fous ont évidemment un rôle et un impact essentiel dans le fonctionnement de la société à laquelle ils appartiennent. Les outils numériques bricolés par les enseignants — sur des logiciels libres ! — sont souvent d’une qualité au moins égale et d’une utilité pratique supérieure à celles des bons vieux manuels d’antan.

Le constat évident que l’on peut tirer de tout ceci est que l’argent ne suffit pas à mesurer la valeur des choses et des actes. Vérité de la Palisse depuis longtemps, surtout depuis celui où ceux qui possédent la précieuse manne, se mirent stupidement en tête de l’enterrer dans des coffres hermétiquement clos ou de le jouer dans des casinos boursiers.

En attendant, diront tous les acteurs impécunieux sus-cités, faut croûter ! Nous entrons aujourd’hui dans une période de transition qui risque fort d’être longue. Celle d’un changement, que je pense profond, de modèle économique et aussi sans doute d’organisation sociale et politique. Un bouleversement civilisationnel. Je ne sais pas ce à quoi va ressembler la future organisation, ni même si celle-ci sera plus conviviale que la saloperie qui nous quitte enfin. En attendant, ben oui, faut croûter !

J’ai idée qu’il va falloir déployer des trésors d’imagination, d’inventivité et même d’audace pour pallier la défaillance actuelle de l’étalon monétaire. Vous n’y croyez pas ? Je suppose que ceux à qui on aurait dit, en 1939, que l’argent allait bientôt être remplacé par des tickets de rationnement, auraient eux aussi bien rigolé. Et pourtant…

D’ailleurs, l’argent c’est quoi ? Une invention artificielle des “maîtres du monde” qui ne respectent même plus les règles qu’ils s’étaient fixées pour le fabriquer et le faire circuler. Les voilà qui crachent des tonnes de milliards totalement virtuels dans des “plans de relance” pathétiques ! Pour alimenter la machine infernale, leur système financier utilise cinq fois au minimum le moindre sou déposé sur leurs comptes. Raison pour laquelle les banques seraient bien infoutues de rembourser d’un coup tous les dépôts de leurs clients, puisqu’il y en a au moins cinq pour chaque sou[1] Non seulement une ruée des déposants sur les banques foutrait un bordel d’enfer, mais je me marre rien qu’à imaginer la tête des riches s’ils s’avisaient eux aussi, aujourd’hui, de vouloir récupérer leurs magots planqués dans de prétendus “paradis” fiscaux. C’est une multiplication démentielle du syndrome Madoff qui leur pèterait à la gueule !

Allez, revenons à nos chers moutons fauchés comme les blés. L’intermittent, le journaliste, l’associatif, le blogueur fou… Je crains fort, mes très chers oiseaux, que nous allons devoir dans un très proche avenir, montrer toute l’ingéniosité dont le génie humain s’est toujours prétendu pourvu. “Comme en quarante”, il va falloir bien des systèmes D pour intégrer tous les paramètres qui déboulent aujourd’hui et nous mettent tous dans un sacré embarras. Commençons par arrêter de penser à ces sornettes comme quoi l’argent seul peut assurer l’indépendance, l’autonomie ou encore l’épanouissement de chaque individu. Alors que précisément l’argent ne sert pas seulement à se procurer des biens et des services, mais avant tout à acheter la dépendance de ceux qui se le sont procuré, la plupart du temps à crédit. En tout cas, une chose me paraît sûre, tenter encore aujourd’hui de se raccrocher au système désormais agonisant, relève de l’inutile et de l’effort en pure perte.

Le capitalisme néo-libéral exclut la notion même de service public, alors que précisément votre existence, vos actes, votre valeur sociale tiennent essentiellement d’un véritable service public, d’un service au public. Le service public est par essence une activité qui n’a rien à voir avec la notion de rentabilité financière. Du moins est-ce ainsi que l’entendait en 1945 nos aînés du Conseil National de la Résistance dans leurs fameuses ordonnances.

Eh oui, chers politiques qui, je n’en doute pas, nous mitonnez d’arrache-cellules grises des lendemains “radieux”, il est grand temps d’intégrer ces éléments dans vos échafaudages à venir. La modernité n’est pas forcément dans les contes à dormir debout que nous ont pondus les enfants de salauds au pouvoir. Elle ne passe peut-être pas forcément par la disparition de l’argent comme moyen d’échange, mais elle implique une sacrée redéfinition de son usage et de son mode de circulation. Il va nous falloir inventer sérieux, de gré ou de force, pour permettre à tous de becqueter tranquille, de vaquer à ses occupations préférées, et, pourquoi pas, pour ré-enchanter notre petit univers. Parce que qu’est-ce qu’on a pu s’emmerder pendant ces “trente foireuses” (des années-fric — les fameuses eighties ! — à toute cette période de “mondialisation” abandonnée aux gangsters) !

Avons-nous quelques chances de réussite ? Ayons au moins le panache de tenter.

Notes

[1] Un banquier de mes connaissances évalue qu’ils en sont aujourd’hui en France à une multiplication d’environ neuf, beaucoup plus, jusqu’à trente, aux USA !